La guerre des feux

et en plus, on peut aider la chance, qui, parfois,

Messagepar Xavier de Pramont » 11 Fév 2006, 18:36

... se présente d'elle même.

Depuis sept mois, nous retournons ce problème dans tous les sens avec Bastien et Frédéric. Nous faisons de l'économie domestique, en tentant de tout examiner, d'inventer des possibles, de reculer les frontières de l'impossible.
J'ai déjà dû vous le dire, tout gosse, je rêvais de piloter une Spitfire, et il y avait une MKIV flambant neuve dans le garage automobile de ma rue, en face du cinéma où, avec l'école, j'étais venu voir "LE MONDE DU SILENCE", de Louis Malle et Cousteau. En passant, la petite anglaise m'avait totalement emballé. Son prix de l'époque (13 000 FF, 2000 euros, à multiplier par dix ou vingt avec l'inflation de ces années-là) en faisait un objet de rêve, un rêve a priori hors d'atteinte, à peu près aussi éloignée que l'était le fond des océans que je venais de découvrir dans ce film de Cousteau.

Ah, Cousteau, être le Cousteau du ciel, effectivement, BC pose les choses bien clairement, et c'est vrai que, trop jeune pour être de cette génération, j'ai quand même fait partie de ceux que ce film a marqués, au point que je revois encore, en vous parlant, les séquences de cet "hôtel sous la mer" que consituait un habitacle pour plongeurs, auquel ceux-ci accédaient simplement ... en plongeant, et en ressortant la tête de l'eau, une fois dans la "cloche" que constituait l'habitacle. A l'époque, le fait qu'il n'y eût pas besoin d'un sas fermé par de lourdes portes, comme pour un sous-marin, m'avait frappé.

Il y a quelques années, en Floride, j'ai découvert avec stupeur que ce concept avait été exploité pour faire un "vrai" hôtel sous-marin, d'une seule chambre cependant. C'était dans les Keys, à la pointe de la Floride, et le nom que ces drôles de marchand de rêves .. mouillés- pardon pour l'image équivoque- avaient choisi pour leur palace était "JULES", en hommage à Jules Verne, m'avaient-ils expliqué.

Ils avaient ajouté que leur petite entreprise, sans être florissante, ne marchait pas trop mal. Il arrivait que des couples fassent élection de domicile conjugal en ce lieu pour leur nuit de noces. L'histoire ne disait pas si la mariée plongeait avec sa traîne, comme une créature sous-marine.

L'endroit étant sous supervision caméra pour une raison évidente de sécurité, j'avais eu quelque difficulté à me projeter dans le rêve d'intimité langoureuse, au fond de l'eau, à vingt mètres sous la surface, de ces nouveaux pionniers. D'une certaine manière, je comprenais cependant la portée symbolique de leur choix : à défaut d'une Lune de Miel sur Mir ou l'ISS, ce Jules-là, c'était un début, effectivement.

J'étais donc tenté, pour nous aussi, car, après tout, rien n'interdit de se mettre psychologiquement en situation de Lune de Miel plusieurs fois dans sa vie, et c'est même conseillé par la Faculté. Les enfants ? Raison de plus. Le prix pour une nuit, car il faut bien raison garder, sans être bon marché, restait raisonnable pour l'expérience vécue. Et puis, tout de même, un Hôtel California (on était en Floride, mais bon, c'est cette chanson qui me revient), avec une seule chambre, et sous la mer, tout de même, ce n'est pas banal.

Pas de chance , l'endroit étant interdit aux enfants, même accompagnés de leurs parents, nous avons dû renoncer à y passer une nuit.

Aujourd'hui, je me demande. Eût-ce été possible avec les enfants, eussions-nous tenté l'expérience (pardonnez cette grammaire désuète, je fais au plus court, mais que les spécialistes me corrigent) ? Je ne sais pas. C'eût été vraiment pour le côté symbolique de l'expérience, car le caisson, par son emplacement, là, sous nos pieds, à quelques mètres de la route nationale qui relie, à saute-mouton, les îles aux autres jusqu'à la glorieuse Key West, haut lieu de la mémoire d'Hemingway, n'inspirait en fait pas la poésie que m'avaient inspirée, quelques dizaines d'années auparavant, les images de Louis Malle et Cousteau. Pas une seconde je n'aurais hésité à plonger et passer la nuit dans un tel hôtel sous-marin, placé au coeur du lagon de Rangiroa, entouré de myriades de poissons multicolores. Mais là, flottant entre deux eaux dans le fond sombre d'une des keys, si près de la route, si près de la civilisation, entre Burger Kings et Mac Donalds, cet hôtel tenait un peu trop du motel, tout sous-marin qu'il fût, et j'avais plus de mal à me laisser aller à la poésie de l'aventure.

Car tout est chorégraphie. Une leçon d'avion, mal chorégraphiée, ne vaut pas son prix.
Non que le coût horaire ne soit justifié par les coûts pesant sur l'exploitation, là n'est pas la question, mais, fondamentalement, il se peut fort que "vous n'en ayez pas pour votre argent". Je peux vous le dire, en toute franchise, car ça m'est arrivé, et très tôt, et l'erreur du chorégraphe ou sa bêtise furent à l'origine d'un grand désarroi. "Ce n'était que ça, un tour d'avion ?" Ou plutôt, c'était "justement ça", cette impression désagréable de vue en plan du paysage, devenu abstrait, défilant en-dessous, combinée avec cette nausée si désagréable provoquée par les prouesses de pilotage du pilote désireux de bien montrer à quel point il était un maître de la gouverne de profondeur, enchaînant ressource sur ressource jusqu'à tenter de provoquer l'irréparable. Que ceux qui n'ont jamais été déçus par un baptême de l'air me jettent la première pierre.

Donc, l'avion, le planeur, ça peut être ça aussi, aussi nauséabond que le plus beau des rêves d'hôtel sous-marin plongé dans le cloaque noirâtre d'un petit port commercial sur une highway américaine.

Alors, en plus, si c'est cher... Dans ce cas, c'est deux fois trop cher. Et quand on commence dans ces conditions misérables une carrière dans l'aviation, on peut se demander par quel miracle on parviendra à renouer le fil de la poésie saccagée.

A suivre.
Xavier de Pramont
 
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